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24.12.2010

Les voix du Saigneur (publié dans Marginales 276: société cosmétique)

Je pourrais  même publier cette histoire sur ma page Facebook, de toute manière, personne ne me croirait. Je suis invisible et mon récit est énorme. Incroyable.

 Qu’est ce qu’elle raconte cette souris ? Comment elle s’appelait déjà ? Oui, elle avait des fesses rebondies et des cheveux blonds, mais je n’ai pas vraiment fait attention à elle. Je me concentrais pour mon passage à l’antenne.

 Ben oui, je ne suis qu’une petite maquilleuse dans les studios de la RTCF. La prolongation naturelle de la houppette et du pinceau de maquillage en poils de martre. Celle qui empêche les invités de briller littéralement. Le figuré, je le leur laisse. Je contribue cependant à polir leur estime d’eux-mêmes, à chouchouter leurs ego, à estomper leurs failles. Parce qu’ils le valent bien !

Croient-ils. 

Je les connais sans fards, fatigués, suants après le repas prolongé de l’après-midi, suintant l’arrogance de ceux qui s’estiment au dessus du lot. Dès que les projecteurs s’allument, ils reprennent leur couplet, ils récitent leur mantra sur la crise, ils ânonnent leur refrain sur la sécu, ils récitent leur plan de relance concernant les banques ou répètent ad nauseam leur ‘petite formule’ sur l’intégration européenne. Des mots simples, des phrases courtes, des idées basiques. Faciles à comprendre pour les téléspectateurs épuisés par leur vie au bord du précipice. Mais le ton y est. La conviction assénée avec des mimiques appuyées, des gestes étudiés à dérouter les apprentis mentalistes. Tout est dans la forme.

 

Comment j’étais ? Yess, je leur en ai mis plein la vue ! Que disent les sondages ?

 

Pathétique. Ce narcissisme exponentiel conjugué à la vacuité des interventions a été à la base de notre association. Woaw, je parle de bois là, presque comme eux, des mots qui ronronnent tels un moteur de berline diplomatique. Ne vous laissez pas enfoncer dans les fauteuils de cuir top classe et endormir par l’ambiance doucereuse du paraître !

‘Nippe-tuk’ veille.

C’est Bert qui a trouvé le nom de notre groupe. Il travaille à la VVK-Tv, il est mon alter ego flamand. Tout aussi transparent, tout aussi déterminé. Lui non plus, on ne lui accorderait aucune crédibilité.

 

Au départ, cela ressemblait à une grosse blague.

Oui, je sais, je raconte mon histoire à la manière d’un conte de fées sur le mode : « il était une fois » pour arriver au dénouement. J’aurai pu le faire de manière journalistique en commençant par l’info la plus récente – j’en ai maquillé des journalistes ! - du genre « et ils vécurent heureux et eurent Bi-tv ». J’aurais pu lancer un slogan à la manière des politiques : « Je sais où ils sont tous passés ». Mais que voulez-vous, je ne suis qu’une simple maquilleuse même si je n’ai ni le cerveau botoxé, ni d’émotions siliconées. Là, je commence à faire une digression, pardonnez-moi, cher internaute. Les associations d’idées. L’arborescence de l’esprit. L’hémisphère droit qui prend le pouvoir. Dans la foulée, je ne peux m’empêcher de citer Sharon Stone : « J’ai un jour mis du collagène dans mes lèvres et du coup, j’avais une bouche de truite. » Cela m’a donné des visions d’aquarium dans mon labo cosmétique à côté du studio 4.

Revenons dans l’ici et le maintenant.

Nous sommes le 7 septembre, le jour de la Saint Cloud, patron des cloutiers, coiffeurs, esthéticiens et maquilleurs. L’association ‘Nippe-tuk’ fête ses cinq ans. C’est pour cela que je communique ma confession aujourd’hui. Nous étions donc réunis, tous les maquilleurs de plateau européens, pour la grosse fiesta annuelle. Les bulles de champagne  - de chez Baldi, nous ne sommes pas riches - pétillaient dans les conversations lorsque soudain, Bert dirigea la discussion sur la nouvelles série télé qui cartonnait en 2005 : « Nip Tuck ». Je ne sais pas trop comment, mais nous nous sommes mis à délirer sur l’obsession de l’apparence. Et chacun y est allé de son couplet sur les puissants du monde qui se tiraient la peau, se faisaient greffer des cheveux, gommaient toutes les rides d’expressions pour garder éternellement le look jeune. Comme s’ils sortaient tous de la même usine à remodeler les vieux. Un pacte de jeunisme avec le sourire éternel et les yeux en perpétuel étonnement. Très Faustien. Pardon, j’étale ma culture, j’en ai tellement peu l’occasion. D’habitude, je n’existe qu’en tant que miroir bienveillant pour stars cathodiques finissantes qui s’accrochent à l’illusion d’immortalité. Tous beaux, tous dynamiques, tous multi performants.

 

Etrangement, les squatteurs de living affichaient une forme olympique alors que le fond de leurs prestations s’avérait plus que famélique. Certains ont évoqué la vacuité de cette société cosmétique.

Berlu fait une risette et on lui pardonne tout ! Tout va bien, Obama est sur place ! L’effet Saint-Nicolas, sans doute ! Carla en est à sa 32e prise avec Woody. Magnette cartonne parce qu’il ressemble au Dr House.  Interchangeables, ils ont tous le même sourire, persistant, celui du chat d’ « Alice au Pays des Merveilles ».

Nous avions éclusé le stock de bouteilles lorsque nous avons décidé de passer à l’action.

Et si… Nous faisons quelque chose.

Nous qui les connaissons, nous qui touchons, nous qu’ils ne voient jamais. Nous avons d’abord rigolé quand Arlette, notre collègue française de Sarco-Tv ; a songé remplacer la laque par du vitriol ou quand Hans, de la néerlandaise No-stichting, a carrément imaginé une décapitation à la chaîne (wouarf) avec une tronçonneuse. Que de colères ! Que de frustrations ! Mais j’ai failli faire pipi dans ma culotte de rire ! Qu’est-ce qu’on s’amusait à inventer les scénarios les plus fous, à piquer les idées les plus superlatives des feuilletons policiers en les transplantant dans notre univers ouaté. A passer en revue les faits divers et le hit parade des clips metube les plus consultés. Nous n’arrivions plus à arrêter l’ouragan d’affabulations drôlissimes.

Walter de la WWC est allé chercher une caisse de vodka à l’anti-gel chez le Paki du coin. L’air frais lui a activé quelque peu ses neurones. Très british et pragmatique, il nous a fait remarquer qu’il nous faudrait un plan à la Agatha Christie pour éviter d’être pris. Et puis tout ce sang, c’était décidément trop disgusting pour sa part féminine hypertrophiée. Des tripes qui baillent, fussent-elles d’origine pétrochimique, ne pouvaient pas symboliser poétiquement notre démarche. Enfin, que ferions-nous des corps ? La multiplication des « Experts » lui donnait des sueurs froides. CSI Brussels ? Brrr ! 

Magda n’avait rien dit. Elle était plutôt timide. On peut la comprendre, ils ne rigolent pas à la SKZ, allemande ! Même si, à l’antenne, le sourire est d’usage. Quand elle a pris la parole, nous étions déjà tous d’accord. Magda était notre doyenne, elle allait prendre sa retraite dans quelques jours… Ses avis détonnaient par leur pertinence. Normal, à force de commenter les choses vues et entendues dans sa tête, les connexions cérébrales se multiplient ou tournent fou. Angela ne s’est jamais remise de sa rencontre avec Cavaliere à la Raille. Ils ont dû l’enfermer loin des paparazzi dans un monastère dalmatien. Soliloque en boucle. Pauvre Angela ! Elle sera vengée ! Les « Nippe-tukkers » s’en chargent !

 

Reprenons l’idée de Magda. Elle avait fait un stage chez Gunter von Hagens.  

Le nom ne vous dit rien ?

Il s’agit du médecin qui a poussé le siliconage à l’extrême en plastinant les corps humains. Son exposition Kôrperwelten a fait le tour du monde. Elle est sûrement passée près de chez vous ! Star même mort ! Tellement parlant à notre époque ! Il suffit de remplacer les fluides biologiques par un composant chimique, ni vu ni connu. Bon là, nous aurions un cadavre propre. Mais il demeurerait tout de même très visible ! Le diable est dans les détails !

Nous avons donc peaufiné.

 

Procédure :

 

1)      Après le passage à l’antenne, éloigner l’entourage de flatteurs. Selon la typologie des « vedettes ». Mais dans la majorité des cas, l’histoire du « petit coup vite fait » avec une pulpeuse hôtesse… devrait fonctionner. Une sexualité affirmée fait partie de la panoplie des puissants ;

 

2)      Offrir un verre de barbiturique à l’invité. Nous en avons un stock car nous sommes 93% en burn out plus ou moins prononcé ;

 

3)      Madga procède :

 

4)      Embarquer l’enveloppe corporelle ;

 

Mais pour la mettre où ?

Nous avons encore vécu une fameuse tempête de cerveaux hilare. Je ne vous raconte pas ! Ou plutôt, j’opte pour un best off.

 

Bart, le tisserand, déguisé en « vlaamse flik », réglant éternellement  la circulation à Jesus Eik. Blairoso en statue de sel sur le rond-point de l’Europe, surtout ne pas regarder en arrière. Will Ders à l’accueil du village de containers pour réfugiés à Rotterdam, surtout ne pas regarder en avant. Angela Berkel envoyée en Turquie par courrier express. Richard Dupoêle comme emblème du Ravel de Dinant.

Or donc, Hans nous a trouvé la solution. Mal payé à la No-stichting, il fait un petit boulot « en gris » au Tussaud d’Amsterdam. Pourquoi ne pas mettre nos célébrités plastinées dans les musées disséminés aux quatre coins de l’Europe ? Poétique diabolique : la statue de cire est en fait le cadavre sur son 31 préparé par nos soins. Message fort : on les a eu. « Je sais où ils sont tous passés ».

 

5)      Transfert au musée Tussaud local ;

 

6)      Enlever la statue de cire originale et la fondre en bougies « pardon » à vendre le 1er décembre. Verser l’argent sur le compte de « Nippe-Tuk » pour frais matériels.

 

Cinq ans après, je ne peux vous dire avec certitude combien de plastinés ont rejoint les musées. Ils s’obstinent à les remplacer sur les plateaux par des sosies « staracadémisés’ », donc nous perdons le compte.

Mais regardez-les attentivement. Il y a une différence !

 

Posté par Sylvie Dieu, le 7 septembre 2010, Tasmanie. 

 

 

      

 

 

 

 

 

 

 

15:12 Écrit par Hermine Bokhorst Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

23.10.2010

Mary-Ann, hors cadre

19 h 55 Je quitte le bureau. La dernière. C’est bien vu par le patron. Je n’ai pas le temps de rentrer chez moi. A 21 h, un copain donne un concert avec son groupe de heavy metal dans un café pourri, vaguement underground, de l’autre côté de la Meuse. J’ai dit que j’irais. En attendant, je me détends, je prends une bière dans une brasserie. Assise sur un haut tabouret, au bar. Je n’aime pas beaucoup cette situation. Une fille de trente-neuf ans, seule, au bar, ça ressemble à une supplication : venez m’aborder, je suis célibataire, à trentes-neuf ans, je ne serai pas très exigeante. Je n’aime pas ça, parce que ce n’est pas vrai. Je n’ai pas envie qu’on m’aborde. Je suis très bien comme ça. De toute façon, je gagne plus que la plupart des gens dans cette brasserie. 2800 euros net. J’espère qu’ils ont vu que je roule en Mini intérieur cuir.

20 h 50 Je gare ma Mini dans un quartier où j’espère qu’on ne va pas me la griffer. Combien gagnent les gens dans ce coin ? A voir les maisons, ça n’a pas l’air folichon.

23 h 50 Je suis chez moi. Crevée. Le groupe était pas mal. J’ai les oreilles qui sifflent. Quand même, je ne les vois pas à Forest National ou au Stade de France. C’est toujours pareil, partout autour de moi, je trouve un manque d’ambition consternant. Je ne devrais pas vivre en province. Mais j’ai un bon job.

02 h 30 Encore une putain de souris qui me réveille. Elle couine dans le panier de fruits. Liège est la ville des souris. Je la chasse d’un coup d’essuie. Elle s’enfuit je ne sais où. Quoi qu’il en soit, elle reviendra. Ma nouvelle chemise de nuit blanche fait de jolis reflets dans la fenêtre noire.

7 h 00 Réveille-matin. Premier avril. Les infos. Demain, le G20 tient sa grande réunion à Londres. Sortir de la crise. Je me pèse. 57 kilos 300. J’ai pris 200 grammes. Les bières d’hier. Je me douche. Queen à la radio : « It’s a beautiful day ». Paraît que c’est la dernière chanson qu’il a enregistrée, avant de mourir. Tout un programme.

8 h 30 J’arrive au bureau.

8 h 40 Machine à café.

10 h 35 Coup de fil de ce connard de client qui m’envoie deux mails par jour depuis une semaine. Mais qu’est-ce qu’ils croient !

11 h 30 La responsable des ventes, qui est en congé de maternité, vient nous montrer son chiard. Il a un mois. Je le trouve laid comme une mouche, avec une tête en poire. Mais je dis le contraire. Gnignigni, qu’il est mignon. Elle a des montées de lait, elle a le culot de s’en plaindre. Je sais qu’on licencie dans la boîte. C’est la crise. J’ai la pensée inavouable qu’elle soit virée. Juste à son retour de congé : good bye. Quelle vanité de venir montrer son môme. J’ai trente-neuf ans, je suis seule, merci c’est délicat.

12 h 45 Je mange un sandwich avec l’assistant de communication. Il a peur d’être viré. C’est une obsession. Parce que je suis aux Ressources humaines, il s’imagine que je sais tout et que je peux quelque chose. Je l’ai vu sur une liste, mais je ne le lui dis pas. C’est pas mon rôle, et puis à quoi ça servirait ?

14 h 00 Je rentre au bureau. Le directeur veut me voir.

14 h 04 Je suis virée.

Je referme le carnet à spirale en papier beige recyclé. Mouais, ça peut convenir, même si cela manque singulièrement d’émotions. Une pointe d’agacement, un poil de vanité, un zeste de cruauté, de Schadefreude, plus exactement. Le mot n’existe pas en français, mais il est toujours présent dans mon vocabulaire à moi : la jouissance éprouvée quand les autres traversent un GRRRRAND MALHEUR. Nous avons donc un déclencheur de dopamine en commun. Mais à part ça… Elle s’est effondrée sur la couette seventies, très branchée. Ses cheveux brillants auréolent un visage quelconque à présent que le masque de l’ambition est tombé. Elle bave un peu sur l’oreiller vieux rose en respirant lourdement. Mary-Ann Delcourt ne sera plus dérangée par les souris. Je m’en charge. Elle dort à poings fermés. Le Rohypnol l’a un peu aidée. Elle n’imaginait pas que la soirée se déroulerait de cette manière. Ma manière.

Comme prévu, après l’annonce de la terrible nouvelle, elle a claqué la porte du bureau pour se réfugier dans ‘sa cantine’ préférée, le temps de se ‘ressaisir’. Elle s’est installée à la petite table dans le coin de la brasserie chic. Elle a commandé une Chimay bleue qui, dirait-elle, même calorique, est bourrée de vitamines B excellentes pour le système nerveux. Elle s’est repoudré le nez en essayant de se donner un peu de contenance. Je l’attendais. Je l’observais calmement comme un félin qui jauge une proie. Le contact s’est établi assez rapidement. J’ai le look d’un cadre supérieur et je suis séduisant avec mes cheveux poivre Shechuan et sel de Guerlande. Deux verres plus tard, elle se répandait sur l’injustice de sa situation en vomissant les quolibets cyniques à l’encontre de sa direction. J’écoute bien. Je suis fasciné par l’expression des émotions. Il suffit de sourire, de hocher un peu la tête et le flux continue. J’ai l’habitude maintenant, cela fait trois ans que je sers de mur des lamentations pour les cadres indésirables.

L’histoire de Mary-Ann ne s’avère pas très différente de celle des  autres : ambition, dévotion totale à l’entreprise-famille, au chef ‘papa’, à la fraternelle des collègues et puis désillusion, colère, envie de vengeance. Dézoom. Je pourrais devenir un scénariste spécialisé, mais les films ‘Vie et mort dans une société anonyme’ ne remportent pas d’Oscars. Ils n’arrivent même pas à la présélection. Les variantes par rapport au script de base ne résident que dans la manière où le néo-cortex va gérer le cerveau limbique. Quid de la peur, de la colère, de la tristesse ?  Mary-Ann s’agonisait dans la révolte et quand les bouillons de la tristesse sont apparus, j’ai coupé court en glissant le comprimé dans sa quatrième Chimay. Les pleurnicheries, je n’en raffole pas. Elles se ressemblent trop : joues humides, nez gonflés, les personne-ne-m’aime et les ça-n’ira-jamais répétés comme autant de mantras et puis les hoquets, les reniflements que, décidément, je déteste. Ils sont répugnants : toutes ces glaires, ces bouloches affectives, ces bruits de corps intempestifs ! Pouah ! Emotion : dégoût.

J’ai réglé, en faisant un clin d’œil au patron. Les ‘Zoms’ adorent la complicité virile. Je l’ai prise sous le bras vers sa Mini intérieur cuir et nous voilà dans son appartement. Le temps d’élaborer mon modus operandi. D’après son journal intime, trouvé dans son sac Vuiton, ce sera donc le suicide. J’aurais espéré une autre issue. Cela commence à devenir lassant. J’aurais aimé un crime passionnel pour une fois… Mais heureusement, j’avais prévu le coup. L’écrivain public d’outre-Meuse a écrit une magnifique lettre de rupture qui fera l’affaire. La missive comporte plein d’absolus qui, paraît-il, ont un effet sentimental indéniable. Elle se rempli de toujours, jamais et des absolus qui vibrent au-delà des êtres tels une nuée d’inaccessibles. C’est en assistant à la reprise de ‘La quête’ de Brel et en voyant les larmes perler au coin des yeux fanés des blessées de la vie que je me suis rendu compte qu’il y avait là un truc à exploiter. J’ai posé la lettre sur l’oreiller. J’ai emballé les 57 kg 300 de Mary-Ann dans son édredon psychédélique pour les amener dans sa Mini intérieur cuir et rouler. Il est trois heures du mat. Je n’ai pas de frissons. La voiture a de la reprise: E25 sortie 46 Remouchamps.

Bis repetita placent. Je balance une jeune femme de 39 ans, virée, plaquée au-dessus de la rambarde. Heureusement qu’il ne s’agit pas d’un gros mâle de 120 kg. Encore une suicidée ! J’abandonne le véhicule sur les hauteurs et comme à l’habitude, je dévale les 90 mètres de dénivelés pour regagner ma petite maison en contre bas, avec l’édredon branché. Un souvenir. Je pousse la porte. Le chien Braraka vient me saluer, la queue frétillante. Je lui donne sa pâtée, en réduction du supermarché, en le flattant distraitement. Ce lévrier afghan restera à tout jamais, mon alibi. Un chien suffisamment idiot pour ne pas sentir que son maître est ‘bizarre’.  Zou, nous sommes partis pour un jogging d’enfer, au beau milieu de la nuit. Les voisins me connaissent : le grand sorteur, le sportif qui adore son chien et même s’il est tard, il l’amène toujours courir. Total respect. Demain, les caméras seront là. A nous, les « Et que font les pouvoirs publics pour sécuriser correctement ce viaduc ! 135 morts ! C’est tellement déprimant ! » Mission accomplie. En bénéfice collatéral, la couverture médiatique !  Tu ne t’attendais pas à cela, Mary-Ann ! La célébrité. Mais tu sais qu’en tant que réalisateur, je préfère rester dans l’ombre.

Mieux que la ‘Star ‘ac’ ! Ta vie étalée dans les quotidiens… Suicide. Victime de l’économie ou d’une histoire d’amour difficile ? Spéculations, identifications, vente de journaux. Non lieu.

Finalement, je rebondis plutôt bien. Je n’ai jamais été à ce foutu ‘outplacement’ qu’on m’a octroyé lors de mon licenciement. Pour faire quoi ? J’avais déjà effectué le sale boulot pour les patrons sans couilles et un portefeuille bien garni. J’ai été leur âme damnée. Leur exécuteur testamentaire à l’attention d’avides actionnaires. Je sais en prendre plein la gueule. Je n’ai aucune empathie. C’est pour cela qu’on m’engage. Les sentiments, je ne connais pas. A part le picotement de l’adrénaline et la décharge de dopamine, l’hormone de la récompense. J’aurais pu rechercher cette dopamine dans la drogue, l’alcool, le tabac ou les comportements compulsifs mais comme je n’ai rien à effacer, que je n’éprouve aucun manque, je n’ai pas choisi cette voie. Je suis un être rationnel.

Je travaillais chez Renault, à Vilvorde. Schweitzer est venu remettre les pendules à l’heure. Il en a pris plein le CV. Mais dans les faits, c’est moi qui assumais. Je lançais les éléments du Schadefreude et je prenais mon pied. Je ne ressens pas rien. Un délégué syndical m’a dit que j’étais un psychopathe, mais cela m’a plutôt amusé. J’étais un cadre, pas un tueur en série. Et pourtant, c’est à partir de cette remarque que j’ai créé mon business : ‘Eco Décontamination’ lorsque, moi aussi, j’ai perdu mon boulot. J’étais consterné de me retrouver sur le carreau, alors que je faisais ce qu’eux n’osaient accomplir. ‘Ils’ avaient peur de moi qui ne craignais rien. J’aurais pu prendre leur place. Eux qui recevaient des ‘bonus’ pour mettre des gens au chômage. Peut-être flippaient-ils à l’idée d’un jour se retrouver devant moi. Je ne sais pas, je ne connais pas la peur.

J’ai donc perdu mon travail à France Télécom. Pourtant, mes états de service ne laissaient pas à désirer. Cela ne m’a pas plu. Je suis passé à l’acte. En poussant les récalcitrants au suicide. Pas de ‘package’ à payer dans le licenciement. La niche dans le marché. J’étais en accord avec moi-même. Juste. Puissant. Invincible. J’ai donc créé ‘Eco Décontamination’, une SPRL qui désinfecte les sociétés. Comme SOS Cafards déverminise les boulangeries. Ou presque. Le problème était de le faire vraiment. Il est vrai que je torturais les crapauds, chats et chiens, en étant gamin. Cependant, c’était mal vu. Donc j’ai mis tout cela entre parenthèses. Pour rechercher ma dopamine autrement, d’une manière socialement acceptable. Faire le sale boulot pour les patrons, cela me convenait parfaitement. Jusqu’à ce que les ‘alter mondialistes’, les ‘bonobos du cœur’ et autres ‘écolo business’ ne rendent mon travail difficile et que les ‘boss’ prennent peur. Je suis donc devenu ‘free lance’. Les ‘boss de mes boss’ se sont adressés directement à moi. Et j’ai donc éliminé. Mieux qu’une eau minérale !

Je vous explique la SPRL ‘Eco Décontamination’, ma société, le viatique des grandes sociétés. Une boîte genre multinationale fait appel à moi. Rien de particulier. Dépolluer des stations service, déterminer les quotas de CO², adapter le mode de production pour s’aligner aux desiderata de mouvance climatique. Des trucs invérifiables. Qui me laissent les coudées franches afin d’effectuer le vrai travail.

Or donc, mon vrai job est d’éliminer les cadres virés ou en passe de l’être. Des gens à qui les SA doivent verser des préavis énormes : de 15 à 18 mois de salaire. De quoi les mettre sur la paille ou du moins de mal se faire voir des actionaires. Je ne prends que 20% des ‘packages’ versés. La règle Claeys ayant été abandonnée depuis longtemps. Plus de soucis. Un accident de voiture, un meurtre, un suicide non lié directement à l’entreprise. Tout bénéf pour moi. Mary-Ann est ma 240e.

Mary-Ann me rapporte 52.500 euros et l’interview de  RTC !

« C’est inconcevable »

Blablabla.

Je suis une homme heureux. 

 

15:13 Écrit par Hermine Bokhorst Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

19.07.2010

Les Caprices de ‘Frau Grüssgott’ (paru dans Marginales sur le thème 'Déconstructions européennes'

 

J’adore faire mon petit tour dans les couloirs le matin, vrai dédale en marbre que je connais comme ma poche à présent. J’aime croiser la délégation roumaine avec leurs petites mallettes de cuir, les attachés parlementaires irlandais affichant des airs affairés, les journalistes italiens en grande discussion gestuelle, les visiteurs autrichiens un peu raides sous leurs imperméables de marque… Invariablement, ils me gratifient d’un vibrant « Excellente journée, Madame Grüssgott ! » ou d’un cordial « Bon petit déjeuner, Madame Grüssgott ! ». J’en ronronnerais de plaisir. S’ils savaient !

 

Cela fait cinq ans que j’habite le Caprice des Dieux, sous la cloche à fromage bien sécurisée du Parlement européen. Je ne m’appelle pas réellement Madame Grüssgott. Je vais vous raconter mon histoire si vous me promettez de l’inclure dans votre livre.

Jetzt geht die Chose loss !

 

Mon vrai nom est Petra Lukowski, je suis Polonaise. De Byalistok. Comme plein d’autres compatriotes, j’ai pris le bus en direction de Bruxelles en 1991. J’avais 25 ans et des rêves de télé américaine plein la tête. Je venais de décrocher mon diplôme d’ingénieur agronome. Je croyais qu’il représenterait la clé pour un avenir rose et or, situé loin, loin de la terre de désolation et de désespérance qui m’a vue naître. J’avais tout pris dans le vieux sac de cuir récupéré chez ma grand-mère : un carnet, ma brosse à dents, un petit miroir, un échantillon de parfum acheté cher au marché noir et deux saucisses sèches. Dans le car, je regardais défiler les paysages larmoyants et gris. La monotonie d’un pays plat planté de mornes bouleaux qui obstruent toujours la ligne d’horizon. Mes compagnons de voyage biberonnaient leur alcool de patates distillé maison, un breuvage qui exige un estomac en Téflon et qui grille instantanément au moins 100.000 neurones. Je tenais bien trop à mes connections cérébrales pour les risquer dans une aventure éthylique mais surtout je voulais être fraîche et opérationnelle en vue d’un éventuel emploi dans cette Bruxelles mystérieuse qui décidait du sort des agriculteurs européens. Si j’avais bien compris, il s’agissait d’une sorte de bureau du Plan - pas celui du parti mais à la sauce démocratique -  où chacun des douze pouvait ajouter son étoile politique, comme sur le boulevard des célébrités à Hollywood. Je me suis endormie dans le carrosse des espérances au milieu des chahuts à 72°.

 

L’autocar nous a déposés sur un terrain vague devant un grand hôtel bruxellois. Il s’est garé parmi les autres véhicules collectifs polonais. Nous étions 100, 200, 300 sans doute plus, hagards et désemparés. « Tu sais où se trouve la mission polonaise ? C’est là qu’on trouvera du travail ! » On se bousculait, on s’invectivait, on se pressait. Il fallait arriver le premier ! Il n’y en aurait pas pour tout le monde. Remonter de l’hôtel Président vers le Botanique. Prendre le tram 92 (il y a peu de contrôles). Sortir à Louise, descendre à pied vers la Porte de Hal… J’avais mon copion. Avec le stress, je ne devais pas être très présentable, mais bon je courrais avec les autres en me tordant les chevilles sur les trottoirs grossièrement pavés. Drôle de capitale européenne ! Je suis arrivée hors d’haleine et hirsute à la mission. Le curé nous attendait calmement comme il attendait chaque jour l’arrivage de la main d’œuvre clandestine polonaise. Une messe d’abord, les places ensuite. J’ai regretté de ne pas avoir avalé au moins une gorgée du tord-boyaux autochtone avant de sortir du bus. Elle aurait permis de dominer mon angoisse. Personne ne nous attendait. J’avais dépensé toutes mes économies pour prendre de fichu car et me voilà dans la file d’attente, pire que celle qui se déroulait devant les grands magasins Goum à Moscou à la rumeur d’une arrivée de chaussures.

 

J’ai fini par décrocher un job : avec mon allemand, j’allais travailler en tant que dame de compagnie pour une duchesse teutonne qui avait fui ses petits-fils en exigence d’héritage. Frau Crombrugge von Stiellenbach zu Asschenfeld, ça arrache un peu la bouche comme l’alcool de patates mais ça arrache surtout l’estime de soi d’une ingénieure sortie avec distinction de l’université de Crakow. Bon, elle était encore relativement sympa du haut des ses nonante ans de dignité échoués dans un lange pour incontinents. J’avais le lit (dans l’avenue Molière), le couvert (chez le traiteur Nihoul) et l’argent de poche pour m’acheter enfin des vêtements dignes de ce nom. Mais je devais être sur le qui-vive en permanence pour ne pas me faire repérer par la police. J’étais une sans-papiers d’Uccle. Une bonne catholique polonaise est certes moins visée que les clandestins musulmans d’outre-Bosphore, mais il fallait se méfier tout de même !

 

Tout allait pour le mieux dans la meilleure des capitales européennes, jusqu’à ce que la comtesse avalât son bulletin de naissance. Déboulement des petits-fils, vente de la maison et la pauvre Petra s’est retrouvée à la rue vêtue de son splendide Burberry’s avec son vieux sac de cuir contenant une brosse à dents, un flacon d’Opium, un set de maquillage avec miroir de chez Dior et deux boîtes de caviar iranien. Petra, SDF, arpentant les trottoirs en pavés défoncés de la porte de Hal à la recherche d’une solution. La mission polonaise avait déménagé. Les bus de Byalistok débarquaient les nouveaux venus sur la petite ceinture à cheval entre deux zones de police, une sorte de no-man’s land juridique. Entre temps, la Pologne était entrée dans le giron européen. Et Petra a fini au Samu social.

Je ne me sentais aucune affinité avec ces habitants de la rue éructant la société capitaliste, accro pour certains à la Vodka anti-gel ou s’auto-défonçant aux larmes de victime dans un registre qui m’était devenu étranger. NON. Pas comme cela ! Je veux les roses et ors ! Le respect et les euros !

 

J’ai dormi, ou plutôt vaguement somnolé sur un fauteuil à l’entrée du centre d’accueil de nuit. Guettant les puces orphelines et les pétages de plombs collectifs. Le lendemain, la gentille assistante sociale a voulu recueillir mon histoire, celle de la Polonaise digne en vêtements de marque. Je lui ai parlé d’un portefeuille volé et d’un train raté. Elle a fait semblant de me croire. Je lui en suis reconnaissante. Elle m’a dit, qu’en journée, il fallait quitter le Samu social mais que je pouvais y revenir dès 20 heures et qu’elle me réserverait un lit. Pourquoi n’irais-je pas aux portes ouvertes de la Commission, puisque nous étions le 9 mai ? Avec mon look, affirmait-elle, personne ne se douterait que j’étais sans-abri. Au moins, je n’aurai pas à errer dans les avenues, sans le sou. C’est comme cela que j’en suis venue à habiter ici. Je vois votre étonnement. Permettez que je détaille.

 

Quand j’ai franchi la porte du Caprice des Dieux, j’étais complètement fascinée. En colère aussi ! Mon pays avait intégré l’espace européen sans moi. Administrativement, je devais faire figure d’apatride. Je ne pouvais même plus tenter une naturalisation pour raisons politiques. Je me voyais encore moins retourner, penaude, dans la masure familiale au milieu des forêts de bouleaux. Pour les miens, j’avais disparu. Je préférais m’effacer de leur carte affective que d’avoir à me justifier. Absorbée par mes pensées, je me suis laissée happer par la houle des visiteurs à travers le bâtiment de verre et de prestige. Je me trouvais dans un état second. Ce contraste avec la nuit de cauchemars au Samu…

 

Je ne sais plus comment, je me suis retrouvée enfermée dans les toilettes après la fin des portes ouvertes. Le lendemain, les fonctionnaires ont repris possession des lieux. Je suis sortie des waters, raide et digne, amidonnée de l’intérieur comme une directrice d’école de filles ultra catholique. Personne n’a fait particulièrement attention à moi. Sauf l’huissier d’étage qui m’a lancé un truc, en flamand, je pense. Je n’ai rien compris, j’ai supposé qu’il me saluait et j’ai répondu automatiquement : « Grüssgott ! », comme j’en avais l’habitude chez Frau Crombrugge von Stielenbach zu Asschenfeld. Le gardien a cru que je déclinais mon identité. Je suis donc devenue Frau Grüssgott. Je sais, c’est tellement incroyable, mais oseriez-vous contredire une directrice d’école aux airs aristocratiques ?

 

Je me suis promenée toute la journée dans les couloirs pour découvrir un endroit pour me réfugier la nuit. Je l’ai trouvé. Je ne vous confierai pas dans quelle pièce j’ai élu domicile, c’est bien trop risqué. Il y avait des douches à chaque étage, je chipais des jupes et des chemisiers classiques, passe-partout. Personne ne s’en rendait compte que des vêtements disparaissaient dans les migrations mensuelles vers Strasbourg. Les walking dinners se succédaient dans les divers communs et j’y ai pris mes habitudes. Tout ce luxe ! Cela me dégoûtait un peu… C’était ça ou la rue, je n’allais pas faire la difficile.

 

Petit à petit, je m’enhardissais. Je prenais plus de place. Je m’inventais un personnage : ‘Frau Grüssgott’, celle que l’on voit partout et qui fait un peu peur. Celle à qui l’on n’ose pas trop poser de questions tant son assurance se marquait sur son visage impénétrable. J’ai commencé par me glisser dans l’hémicycle, au fond pour assister aux débats que j’imaginais passionnants : pensez-vous, j’assistais à la construction européenne ! Bien vite, je me suis rendu compte que c’était cloche merle qui y régnait. D’abord, mon pays, tous les privilèges pour ma région, des avantages maximaux pour mon petit bout d’univers, fût-il de la taille d’un timbre-poste !

Futile.

Une vraie tour de Babel. Les seules décisions affirmées bénéficiaient aux entreprises privées, aux investisseurs et aux 6.500 lobbyistes qui hantaient les couloirs, avec des rapports sous le bras.

Et l’utile ?

Les gens, le peuple, la démocratie, la protection du plus faible ? Où étaient-ils les bénéficiaires lambda de la politique européenne ? Pendant que je cherchais à comprendre, la colère montait dans mes tripes. J’éprouvais de plus en plus de difficultés à rester dans mon rôle de dirigeante sûre de son bon droit.

 

Mais je devais garder mon calme. Demeurer sereine en apparence, même si, au fur et à mesure des interventions, je me suis aperçue que le PPE, le plus grand groupe au parlement, celui des conservateurs et dois-je l’admettre, celui des Polonais, manoeuvrait très habilement pour privatiser les bénéfices d’une société démocratique, à détricoter les acquis, à annihiler les protections économiques des ‘petits’. L’un d’entre eux m’a avoué naïvement qu’il s’agissait pour le Parti populaire européen de revenir à la charité du XIXe siècle. Face à l’arrivée massive des réfugiés dépossédés, à la montée du chômage et au vieillissement de la population, il leur semblait nécessaire de retourner à l’époque bénie où les riches pouvaient décider de qui méritait d’être aidé. En ce millénaire religieux, avec le retour des croyances en toute sorte et la remise en question du positivisme, il lui semblait que le moment était venu d’inverser la coûteuse tendance aux Etats providence. Je devais faire quelque chose, c’était ignoble ! D’un cynisme incommensurable ! Si Petra fulminait, Frau Grüssgott se sentait désarçonnée. Elle, toute seule, n’allait tout de même pas convoquer une conférence de presse contre les agissements du parti dominant en Europe !

J’ai alors décidé de déconstruire l’Europe à ma façon.

 

La directive ‘tondeuse à gazon’ qui a fait hurler les Britanniques ? C’est moi ! Le règlement des lunettes pour camionneurs ? Encore moi ! Vous ne me croyez pas ? C’est tellement facile, pourtant. Prenez un sujet extrêmement épineux genre dumping social au sein des 27. Un sujet qui fâche. Celui des Roumains, par exemple, qui se sont venus en masse à l’Ouest afin d’améliorer leur conditions de vie - un peu comme moi, quand j’ai quitté Byalistok - et qui travaillent au noir sur les chantiers gris de Bruxelles… Et bien, il n’y a plus personne en Roumanie pour faire tourner les usines ! A quoi bon les subventions de modernisation ? Figurez-vous que le gouvernement de Bucarest a invité des travailleurs chinois pour les faire fonctionner. Des ouvriers payés au barème chinois bien entendu !

J’en avais soufflé un mot à un journaliste qui a écrit trois lignes. Mais dans l’hémicycle cela virait à la bagarre générale. Tous s’invectivaient et se jetaient des horreurs à la tête. Il fallait absolument cesser cela et recomposer l’image d’Epinal à l’attention du public. La Grande Europe généreuse qui se préoccupe de tous les citoyens. J’ai susurré l’idée des tondeuses au plus agité du groupe des Verts. Miracle, un vrai débat a eu lieu. Chacun s’écoutait, oubliait les crises dans son propre pays en règlementant pour le bien des consommateurs européens. Tous s’y retrouvaient. Moi, je riais sous cape ! Il s’agissait de fait d’une cape Gucci que j’avais empruntée à la délégation italienne.

Je prenais ma revanche sur les héritiers de Frau Crombrugge von Stielenbach zu Asschenfeld, sur le fait que moi aussi, j’aurai eu droit à une femme de ménage ukrainienne à Byalistok et sur la Pologne qui est entrée en Europe sans moi, ingénieure agronome diplômée avec distinction de l’université de Crakow !

Exit Petra Lukowski, bienvenue aux Caprices de ‘Frau Grüssgott’.

Cela vaut bien une place dans votre livre, non ?

Une dernière Delikatessen ?

 

Ma plus belle réussite dans mon plan de déconstruction est la directive ‘Longueur des ficelles de capuchons de sweat-shirts’ en pleine crise financière grecque ! De celle-là, vous vous en souvenez, non ? Allez, j’y vais, c’est la soirée cocktails chez les Lettons.

Auf wiedersehen , monsieur l’écrivain ! 

  

15:28 Écrit par Hermine Bokhorst dans littérature | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note |  Facebook |

31.03.2010

Chant de blé

 

Chant de blé

« Cette fois, je suis vraiment amoureux ! J’en suis certain !» se disait Stéphane. Il sentait une sorte de chatouillis au niveau du bas-ventre quand il pensait à Nadège, à ses seins ronds qui gonflaient son manteau de fourrure, pleins d’une promesse animale. Un petit ‘dzzit’ éclaboussait alors ses entrailles, provoquant un léger vertige. Il avait passé l’âge de l’adolescence. A 35 ans, il se sentait toujours un peu gamin, fou-fou, prêt à faire de grosses bêtises. Les jeunes femmes qu’il avait connues lui reprochaient toujours un ‘problème d’attachement’ comme s’il représentait une quelconque poêle Tefal. Et alors ? Il n’avait pas trouvé chaussure à son pied tout simplement !  Et il rechignait à mugir des ‘jeheu t’aihèmeuh !’ tant convoités par l’autre sexe.

D’accord, elles avaient défilé dans son lit et avaient considérablement allongé son curriculum sexuel, il en était très fier d’ailleurs, mais était-ce sa faute si son physique pouvait laisser croire qu’il sortait d’un casting de James Bond ?  Oui, il était beau : grand, brun, mâchoire carrée, nez droit et tablettes de chocolat en lieu et place des traditionnelles poignées d’amour. Il en avait bavé pour obtenir ses abdos à figurer sur le calendrier des ‘Dieux du stade’. Tous les midis, à la pause déjeuner, il filait à la salle, trois rues plus loin, pour se mesurer à toute la panoplie d’instruments de torture. Cela lui lavait la tête de toutes sortes de pensées parasites et lui donnait ce corps que les mecs de son service enviaient.

Il travaillait  à l’administration des Monuments et Sites, un truc qui gérait le patrimoine. Pas de prise de tête, il se contentait de fonctionner en bon fonctionnaire. Ce boulot, il l’avait obtenu grâce à une de ses conquêtes, Myriam, pensait-il se souvenir, la numéro 32, qui bossait au treizième chez les cadres. Il ne lui parlait déjà plus. Cela lui semblait loin tout cela !

Nadège, la blonde glamour, serait la centième à se glisser entre ses draps de satin noir, après avoir poussé un petit gloussement émoustillé de fin de dîner aux chandelles. C’était à elle qu’il passerait la bague au doigt. Elle correspondait à ce qu’il recherchait chez une femme: jolie, pas intellectuelle, sexy et surtout friquée.

Ken épouserait donc Barbie riche veuve. Ils vivraient heureux et auraient une Ferrari.

Dire que ce fut Agathe qui les présenta. Agathe, la numéro 96, belle plastique mais foutu caractère ! Ses phrases assassines tournicotaient encore dans sa tête, à intervalles réguliers. Elle aussi, il avait voulu l’épouser. Beau parti, gros cul mais grande gueule ! Fille de banquier, elle avait tout pour lui plaire. Elle savait y faire au lit et elle avait ajouté les 30 positions coquines du magazine ‘Madame Beauté’, à son manuel érotique, et y compris le simili viol sur la machine à laver, pour un vibrato de clito trois étoiles. Elle lui avait ouvert le milieu des Bentley’s avec apéro sur pelouse anglaise à perte de vue. Elle lui avait appris à causer de rien avec l’assurance d’un prof de mécanique quantique. Agathe lui avait présenté quelques ‘m’as-tu-vu’ du bottin mondain et d’autres, plus hautains, avec leur nom en enfilade. En plus des lieux branchés où l’on se poudre le nez à la coke après le bal des débutantes, elle connaissait le Tout-Bruxelles.

Mais en ce qui concerne les scènes, elle en connaissait également un rayon ! Elle lui avait balancé un portrait ‘psycho de la semaine’ pas piqué des hannetons. Elle passait sa vie à feuilleter les magazines féminins sur son pouf  des mille et une nuits, en héritière oisive.

Stéphane avait été nul sur ce coup-là, il lui avait fourni des éléments de sa vie personnelle, se basant sur l’envie qu’ont les femelles de ‘parler’, sans doute afin de connaître le géniteur potentiel de leurs lardons à pedigree. Il estimait devoir passer sur le ‘divan’ pour pouvoir accéder enfin à son lit  dans sa chambre de princesse. Alors il lui avait balancé des souvenirs qu’il n’avait jamais sortis, des vieux machins exhumés de la naphtaline de sa mémoire. Il avait mis le paquet, il voulait lui plaire à cette fille qui lui faisait miroiter un avenir à paillettes, une destinée diamant. Agathe lui avait tout retourné sur le coin de la figure. Elle avait visé juste. Là où cela fait mal et où l’on fait comme si de rien n’était en bombant le torse. Cela ressemblait à une torsion d’intestin, un poing de côté après une course folle vers la gloire, la reconnaissance.

« Y a que le pognon qui t’intéresse ! lui avait-elle asséné.  Tu crois que j’ai oublié l’histoire de ton lapin ? Tu avais10 ans ! Bon dieu ! Dix ans et tu as vendu Joe, ton lapin blanc, au boucher pour 3 euros ! Joe que tu allais nourrir tous les matins. Joe, ta consolation… A qui tu racontais ton mal-être après le divorce de tes parents. Joe, le confident, vendu  pour être mitonné  ‘façon grand-mère’ avec de la gueuse et des pruneaux. C’est horrible ! Tu es un monstre ! Et tu veux me faire croire que tu m’aimes, sans jamais prononcer effectivement les mots ? Tu aimes mon extrait de rôle, oui !  »

 

Mais Nadège, il en était vraiment bleu! Il le sentait au fond des tripes. Alors pourquoi toute la bile d’Agathe repassait en boucle dans ses synapses ?  Peut-être suffisait-il de se concentrer sur la belle Nadège qui avait maintenant une demi-heure de retard, pour son troisième rendez-vous. Stéphane a recommandé une Blanche dans ce troquet marollien, assis à une table bancale à la nappe fanée mais qui faisait ‘si authentique’.

« Chez Jef » était devenu un must pour les ‘expats’ de Bruxelles depuis que le ‘Bulletin’ en avait vanté l’atmosphère rustique. Du coup, le brave Jef se devait d’expliquer la signification de  ‘Schieven Architekt’ en anglais approximatif à un couple de Japonais en goguette.

Nadège apprécierait certainement le côté populaire du café. Elle qui lui avait avoué habiter le château de Ruisbroek, acheté pour une bouchée de pain bien avant le ‘boom’ des spéculations immobilières. Nadège, si distinguée, avec son vison et sa triple rangée de perles. Fille d’un patron de multinationale et d’une hôtesse de l’air. Veuve d’un antiquaire qui s’était écrasé sur le circuit de Zolder en voulant jouer au pilote de Formule 3000. Elle avait la distinction naturelle des riches, un port de tête altier comme si sa colonne vertébrale était trop courte. Des mains fines et douces qui n’avaient jamais effleuré un torchon. On sentait qu’elle avait l’habitude de se faire servir.

Stéphane s’était composé un personnage. Cette fois,  il avait endossé le rôle d’agent de change et avait conjugué le  Bel-20 à tous les modes. Il lardait donc son vocabulaire professionnel de termes anglo-saxons, qu’il prononçait à l’américaine, c’est-à-dire comme un matou dont on aurait écrasé la queue.  Nadège semblait se laisser séduire facilement. Tant mieux. Ce soir, il allait déjà la demander en mariage. Il savait qu’elle commençait à s’inquiéter de son âge, 37 ans. La date de péremption pour la reproduction approchait. Il parlerait de coup de foudre, … des papillons dans le ventre, de la lune, et tout et tout… Elles raffolaient de discours romantiques ces femmes ! Il fallait laisser percer ce qu’elles imaginaient être des émotions pour les satisfaire. Et ne pas oublier le ‘Je t’aimmmmmeuh !’ Surtout pas !

La porte de « Chez Jef » s’entre-bailla enfin. Nadège s’avança vers lui, accompagnée par le souffle froid de décembre. Ses talons hauts claquaient sur le carrelage 1900, sa bouche ourlée de carmin esquissa un ‘bonjour ‘ sensuel. Stéphane lui pardonnait déjà son retard, la soirée serait sienne !

Le ‘Dzzit’ dans sa chair, Nadège a adoré. Elle gloussait comme une collégienne dans les bulles de son Coca Light. Nadège riait. Ses yeux approuvaient toutes les folies. Surtout après le vagissement énamouré. Elle dit même ‘Oui’ à la plus extravagante. Stéphane n’en revenait pas. Un sacré sésame ! Il s’imaginait déjà les soirées mondaines où les jet setters  parleraient golf, équitation et où il se ferait immanquablement coller sur les cours boursiers. La façade pourrait tomber à ce moment-là, il aurait la bague au doigt, son assurance anti-beauf de camping.

 

Stéphane  flottait sur un petit nuage. Il se trouvait dans un état second qui dura des semaines. La mélodie du bonheur lui chatouillait l’âme. Un chant de blé battait ses tempes. Jusqu’au jour J, l’heure H et la minute M du grand moment,  il était en transe. Il se répétait son succès tel un mantra, il égrainait ses futurs avoirs en un chapelet imaginaire. Il composait sa carte de visite avec vue sur compte au Luxembourg.

Pour la journée la plus merveilleuse de sa vie, Nadège était fabuleuse dans sa robe en soie sauvage. Son ‘smoke’ à lui avait été loué avec les sous de son témoin, Guillaume, son vieux copain de ses beuveries estudiantines. Le distributeur de billets avait en effet recraché la carte de Stéphane avec dédain lors de sa dernière tentative de retrait. Enfin, l’officier de l’état civil s’est tourné vers Nadège avec la formule magique : ‘Voulez-vous…’ Stéphane a sursauté. Le moment était arrivé. Son ‘OUI’ a retenti haut et clair.

L’acquiescement entre les draps de l’hôtel étoilé poursuivait la promesse jusqu’au petit matin. Jusqu’au jus d’orange pressé du petit déjeuner.

      -    Chéri ? 

-         Je t’écoute, mon amour ! 

-         Je dois t’avouer une chose….

-         Que se passe-t-il mon tendre bébé ?

-         Ce n’est pas facile…

-         Je peux tout entendre, mon poussin. Pour le meilleur et pour le pire tu te souviens ?

-         Et bien, je ne suis pas une riche veuve. Je ne possède pas le château de Ruisbroek. Le manteau de fourrure, Agathe me l’a prêté ainsi que le collier de perles. Mais, comme toi, tu n’as aucun souci financier, tu pourras m’aider.

-         Quoi ? Que dis-tu ?

-         Je suis endettée jusqu’au cou et Agathe a promis qu’elle m’aiderait à trouver un homme à l’aise financièrement.

-         Mais…

-         Tu es fortuné, non ?

La main glacée de l’angoisse a soudain enserré le cœur de Stéphane. Il n’avait jamais ressenti cela.

La vengeance d’Agathe avait dégelé ses émotions.     

 

 

 

 

 

15:04 Écrit par Hermine Bokhorst dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : argent hypocrisie mariage |  Facebook |

25.03.2010

Le cul de Dieu

Je l’entends encore me dire en caressant le poil de trois jours qui lui dévorait le menton : Et tu me ramèneras une image du cul de Dieu peinte par Michel Ange dans la Chapelle Sixtine. Anticipant ma question, il poursuivit avec cet air de doyen de la faculté des lettres qui m’impressionnait tant. Oui, je te jure que cela existe. Quand Dieu a eu fini de créer le monde il s’en retourna, l’arrière train  à l’air, vaquer à d’autres occupations. Il a les fesses rebondies, roses, avec un brin de cellulite. Ce qui le rend immensément humain. Elles ne sont que partiellement cachées par un drap tombé fort opportunément à l’orée de son intimité.

 

Drôle de demande.

 

J’allais à Rome avec mon épouse, j’avais gagné ce voyage grâce à un concours/promotion sur une radio commerciale un 14 février. La question était, ma foi, fort simple : « Qui était le général Boulanger ? » L’amoureux qui s’est suicidé sur la tombe de sa bien aimée, m’a valu cette réédition de notre voyage de noces. Il tombait à pic pour tenter de rabibocher mon couple et pour offrir une saint Valentin originale à celle qui partage mes draps de flanelle depuis dix ans. Des draps où se sont fanés mes sentiments après les virils assauts reproducteurs. Agathe ne comprenait  pas ce refroidissement des émotions, cette dépression  post coïtum qui perdurait depuis si longtemps. C’est vrai, elle avait raison. Nous avions tout pour être heureux : la petite maison, la petite voiture, le petit chienchien dans sa niniche, deux enfants beaux comme des anges et le tout était pimenté par la jalousie plus ou moins discrète des voisins.

 

Et pourtant, il y avait comme une balle magique dans mon ventre. Une baballe qui sautait vers d’autres horizons, vers d’autres lieux, moins lumineux sans doute. Un peu glauques. Très tabous. Je me sentais comme un zombie sous décharge électrique. Je voulais écrire, rire, vivre à tout prix, vivre intensément, vivre fort, et souffrir donc. Sentir le sang battre dans ses veines. Sentir ma chair vibrer, mon corps gémir, mes pensées faire un ‘strike’.

 

Mathieu incarnait cette tentation de gore qui promettait un encore. Il avait ce côté je-sais-où-je-vais-si-tu-veux-je-t’emmène si séduisant des quinquas. Il dégustait sa vie comme s’il en avait écrit le menu. Je me sentais mal à l’aise en sa présence et en même temps je pressentais que ma place était là, auprès de lui, auprès de cet écrivain légèrement célèbre qui avait touché la poussière d’étoiles. Il savait, lui.

 

Agathe m’agaçait avec ses valises en promo de chez ‘Blibel’, ses caisses à beauté ou je ne sais comment elle appelait ses sorte de mini frigobox en tôle renforcée où elle rangeait ses tire-cils mille longueurs et ses poudres de perlimpinpin de miss Barbie qui n’a plus d’âge.

Mais bon, nous allions nous retrouver tous les deux, pour un nouveau départ dès que le taxi viendrait nous cueillir pour nous conduire à l’aéroport. Elle avait crisé quand elle a su que je voyais Mathieu trois fois par semaine en heures sup’. Elle refusait de croire que ma démarche était inspirée par une curiosité littéraire somme toute naturelle. Elle soupçonnait tout et tout le monde dès que mon intérêt n’était pas entièrement focalisé sur elle. Elle devait être un brin hystérique. Je devais lui convenir quelque part dans son scénario de princesse au petit pois.

J’essayais donc de m’amender en feignant l’enthousiasme: Tu as regardé sur internet pour établir un circuit ? Tu as trouvé l’adresse de marchand de glace dans le Trastevere, celui qui vend des saveurs à la tulipe, à la rose et à la violette ?Tu as réservé les entrées  pour le Vatican, la Chapelle Sixtine Je suis si heureux de partir avec toi, toi, la star de mes nuits. Le GPS de nos sorties.. A nous, ma belle !

 

Je souriais mécaniquement alors que je bouclais la ceinture à la place 23F. J’arrivais à mettre de l’empathie dans mes yeux alors que j’étais déjà ailleurs. Sacré Marc ! Je n’écoutais plus ma femme qui dissertait en minaudant affectueusement. Mon esprit nous précédait. Il batifolait avec les ombres des gladiateurs au Colisée. Des mecs huilés, aux muscles saillants, à l’âme d’airain, des gars qui connaissaient le chemin.

 

Agathe babillait et je me laissais bercer par ses mots creux, ses maux vagues. Ce n’était pas de sa faute. Pourtant elle allait payer. D’une façon ou d’une autre. Je me sentais monstrueux. Mon cœur battait dans mes genoux. J’étais donc lâche à ce point ? Il est difficile d’être courageux en compagnie d’une miss Piggy prête à en découdre. Je réglais donc mon regard sur l’infini, alors que l’avion amorçait sa descente. Les femmes adorent ce regard impénétrable, ce miroir où elles ne figurent pas et où elles voudraient s’imposer.

« Ach ! Macho man ! » se moquait ma voix intérieure.

 

Le pilote a interrompu les circonvolutions de mes rêveries en annonçant la météo à grands renforts de « r» bien roulés. Bienvenue à Rome ! Il fait 32°C sans un nuage ! Vous êtes bénits chers vacanciers ! Un tout grand bravo encore pour monsieur et madame Delavallée qui ont remporté le concours ‘Dum radio’.

 

Je faisais semblant de rien (surtout il ne fallait pas qu’on nous remarque !) mais Agathe saluait comme si elle avait gagné l’Eurovision. La honte, j’aurais voulu illico disparaître dans l’obscurité des catacombes, loin de saint Sébastien.

Arrête Agathe, ce n’était qu’une bête loterie ! Je murmurais furieusement. Devons-nous vraiment nous faire remarquer de la sorte ? C’était toi et moi. Tu te souviens ?Incognito. Les yeux dans les yeux et le monde très loin à l’extérieur.

 

L’irritation ne m’a quitté que bien plus tard, alors que nous arpentions les ruelles autour de la fontaine de Trevi, située non loin de notre hôtel. Agathe tenait absolument à y jeter une pièce ‘pour  notre bonheur’. Elle avait beau savoir qu’une fois la nuit tombée, un SDF ramassait  la monnaie des rêves, elle a tout de même balancé une poignée de cents par-dessus son épaule en aguichant ma caméra avec un sourire ‘ouistiti sexe’.  Si les pixels de l’œil électronique ont retenu une cascade de bleus piscine avec femelle fuchsia à l’avant-plan, ma pellicule intérieure en faisait une image kitch auréolée d’or à la ‘Gilles et Pierre’ pour album de souvenirs. Le parking des saintes. Je devais lui parler. Mais comment ?  

 

A part un ce brin d’hystérie, je ne pouvais rien lui reprocher. Elle était idéale dans le rôle de mère de famille aimante. Une composition qu’elle maîtrisait à la perfection, avec quelques élans lyriques bien sentis. C’était moi le problème. Je n’aurais pas dû choisir une tendre moitié avec un utérus. Mais le savais-je à l’époque ? Je croyais que l’intensité résidait dans la déclamation un peu délirante des émotions. Elle exprimait ce que je pensais ne jamais pouvoir  éprouver. Elle vibrait pour deux. Elle rendait humaine l’ombre que j’étais.

 

Je lui ai pris la main alors que nous poursuivions notre flânerie sur les trottoirs de la capitale italienne.  Chaque coin recelait une nouvelle surprise historique. J’étais déjà venu deux fois à Rome et pourtant j’avais l’impression de la redécouvrir à nouveau.  Cette fois, en vision stéréoscopique.

J’essayais de me donner la contenance du mari aimant alors que nous franchissions le guichet du Vatican. Dans ma tête résonnait la voix de Jacques, évoquant les tableaux de Michel Ange et le scandale qui a suivi. J’aimais quand il me racontait les choses. Quand il me donnait l’accès à son savoir.  Ses yeux pétillaient lorsqu’il me faisait part d’une anecdote croustillante. Il m’a ainsi révélé l’existence d’un peintre de feuilles de vignes et de draperies dilettantes engagé spécialement par le clergé pour camoufler tous les horribles sexes qui s’exhibaient sans aucune pudeur sur le plafond de la chapelle. Michel Ange avait fait son ‘outing’.

 

Nous sommes entrés dans son œuvre, confession. Agathe s’est extasiée devant la majesté des couleurs et la densité des symboles. Au centre, Dieu qui donne la vie à Adam en l’effleurant du doigt. Elle est restée de longues minutes à contempler la Création tandis que moi, je scrutais les coins pour trouver l’esquisse du divin derrière dans l’enchevêtrement des personnages. J’ai fini par le voir. C’était drôle. Comme un immense clin d’œil de l’artiste, une porte vers le second degré, au milieu de l’extase religieuse omniprésente.

Regarde Agathe ! Le cul de Dieu ! ai-je chuchoté en lui tirant la manche tel un gosse au rayon friandises. Mais Agathe n’avait pas du tout envie de rigoler avec cela. Elle vivait profondément un ressenti biblique et s’identifiait aux femmes alanguies par la foi. Son visage semblait s’illuminer. Je me trouvais vraiment sur une autre planète, à deux pas d’elle.

 

Dans la rue, je continuais inconsciemment à garder cette distance, en marchant derrière elle, perdu dans mes pensées. Agathe s’est alors arrêtée en faisant la moue. On irait Papillotte, le vieux chien de Tante Marthe qui a des difficultés à marcher à cause de l’arthrose dans ses papattes ! Marc ? Tu es ailleurs ! On est si bien ici, tu ne trouves pas ? Sens le soleil sur ta peau et l’odeur d’ail qui flatte tes narines en passant devant les ‘Tavola calda’. Les pâtes préparées vite-vite alors que le mari était de sortie. Huile d’olives, ail, piments… le temps de voir un amant. Putanesca.

 

Pourquoi me disait-elle cela ? Pour aiguiser une jalousie inexistante ? Pour céder à la passion locale du mari trompé et des scènes de cris et de folie ? Elle savait que j’aimais cela, les cris les pleurs et tout le saint Thuin. L’exaltation extrême, la folie du quotidien, le je t’aime tu me tues !

Mais aujourd’hui, je me sentais imperméable. Rien venant du dehors ne pouvait m’atteindre. J’étais tout en dedans en conversation imaginaire avec Jacques sur le postérieur du Tout Puissant. Agathe ne comprendrait pas. Agathe ne voyait qu’elle, ne parlait que de sa vie fantasmée, de mes réparties dans son scénario dictatorial. A coup sûr, j’aurais obtenu le César du second rôle à la remise des prix de l’Ego fortissimo.  Mais il ne s’agissait pas de ma pièce. Elle ne s’en doutait pas. Elle qui croyait que je me réalisais dans le rôle de faire-valoir. Elle ne m’avait jamais consulté sur le texte. Et j’étais sur le point de changer de scripte.  En suivant le

 

Agathe s’est arrêtée net devant la statue des menteurs et arborait la tête du clébard qui savait qu’il allait aller promener.  Les yeux brillants, la mine moite et un enthousiasme prêt à exploser au mot magique. Je me suis approché avec mansuétude du monstre de pierre à la gueule béante. Elle a tenu à y glisser la main en feignant une inquiétude hollywoodienne.

 

Est-ce que je t’aime ? Est-ce que je ne t’aime pas ?

 

Elle me regardait dans le blanc des yeux. Hihi ! On ne peut plus sincère. Je lisais la conviction dans son regard lorsqu’elle a formulé : Je t’adore ! Puis je me suis senti nul. Elle voudrait la réciproque. Qu’allais-je lui dire ? Je ne pouvais mentir, les doigts dans la bocca de la verida. Même si je ne croyais pas que les mâchoires de pierre puissent écrabouiller mes menottes. J’estimais qu’elle avait droit à la vérité. Cela faisait huit ans que je partageais sa route, en couard, n’osant affronter mes démons. En suivant le parcours fléché de mes parents. Le Bison futé de la réussite. Diplôme, mariage, gosses etc. Ce circuit n’était pas le mien mais j’avais tellement voulu y croire. Je n’y arrivais plus. J’avais vu le cul de Dieu.

 

J’ai glissé ma main dans la gueule inexpressive. Agathe frétillait comme un gardon. Dis-moi que tu m’aimes, qu’il n’y a que moi et que nous vivrons heureux jusqu’à la nuit des temps.

 

Je l’ai regardé dans sa robe rose flash avec son bronzage de chez ‘coup d’Azur’, son énergie sans pareille.

Belle pour tout autre que moi.

J’ai soupiré.

Et j’ai dit :

Agathe, je crois que je suis gay.  

 

 

 

 

      

 

12:07 Écrit par Hermine Bokhorst dans Général | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : gay rome dieu |  Facebook |

10.03.2010

Magie noire, Père blanc

Pour la première fois, je n’ai pas d’appréhensions avant de me rendre à la réunion annuelle des licenciés en Droit cuvée 1985. Le pitbull de l’angoisse est à la niche. Je me dirais  même plutôt détendu à l’idée de revoir Gontrand le Brillant, capable de traduire en alexandrins les déclarations les plus ébouriffantes du pire psychopathe lors d’une plaidoirie devant une cour d’assises ; Ariste l’Alchimiste, redoutable en avocat d’affaires qui transforme tout ce qu’il touche en platine en dépit des marchés en berne ; Arthur la Procédure susceptible de retarder indéfiniment les procès de ses clients nantis en sortant le lapin formel de son chapeau dans l’ambiance velours et or de la Cour de Cassation ou encore Virginie l’Ambroisie qui incarne à merveille la juge d’instruction de l’année : elle a mis sous les verrous les plus puissants des politiciens.

 

Je ne suis qu’un simple juge de Paix exerçant à la campagne, la cible favorite de leurs joutes humoristiques. En général, je me fais tout petit pour échapper à leur verve moqueuse. J’affiche le sourire imperturbable d’une hôtesse Macquick qui concourt pour le titre de la ‘caissière du mois’. Je ne dispose pas de leur éloquence, mais je suis à chaque fois fasciné par leur maîtrise implacable des mots, par la progression quasi cinématographique de leurs récits dont la chute provoque à chaque fois l’hilarité générale. Je ne suis pas un grand orateur. Je n’arrive jamais à tenir mon auditoire en haleine. Je suis bien trop timide. C’est sans doute pour cela que je me suis réfugié dans la grande banlieue de Tournai où l’on me donne du ‘Monsieur le Juge’ à tous les coins de rue. Je m’en satisfais, moi qui me suis enfui du Barreau à la condamnation de mon deuxième client, écrasé par l’argumentation infaillible d’un obscur substitut. Je n’étais pas fait pour plaider. En tant que juge, il me suffit d’avoir l’air calme et pénétré derrière mon bureau en chêne sculpté.

 

D’accord, le dernier samedi du mois de janvier, je subis invariablement  les allusions plus ou moins fines des convives à l’Auberge de Boondael. Aujourd’hui encore, Gontrand procèdera à une variation de sa saillie sur les veaux-vaches-cochons. Ariste me piquera une nouvelle fois sur le thème sempiternel des clôtures barbelées. Arthur lancera une blague toute fraîche sur les couples en froid. Tandis que Virginie enchaînera avec une vanne dans le registre des mises sous tutelle des mémés gagatisantes. Et à mesure que les verres se videront, les histoires les plus fantastiques envahiront la discussion. Chacun étant un super héros dans son domaine, les exploits juridiques se mesurent au ‘riromètre’ pour désigner la star de la soirée. Mais ce 30 janvier 2010 restera dans les mémoires. En tous cas dans la mienne. Cela fait une semaine que je répète mon rôle du roi de la soirée. Je ne veux pas me sentir paralysé au moindre rictus condescendant des pros de la phrase qui dépote.

 

Il est l’heure de se mettre en route. J’ai mis mon smoke et mon nœud pap’ bariolé. La couleur me change. Confiance, respirer un bon coup, visualiser une réussite. J’avance plein d’assurance vers ma voiture, claque virilement la portière et tourne la clé avec détermination. C’est parti ! Je me fais un clin d’œil dans le rétroviseur et je récite mon texte une dernière fois.

 

Ce n’était pas un soir de pleine lune et pourtant, cette collocation demeurera dans les anales. Ne souriez pas. Je te vois, Gontrand ! J’ai effectué des statistiques. J’ai le temps, tu diras Ariste ! (Là, c’est moi qui aurai la banane) A chaque pleine lune et à tous les équinoxes, les décompensations psychotiques (ça, c’est pour faire sérieux) sont nombreuses. Non, les patients ne se prennent pas pour des loups garous ou des vampires. Ils se figurent tout au plus que des extraterrestres contrôlent leur cerveau à partir du sèche-cheveux de leur mère ou que le FBI leur a implanté une micro-puce dans l’utérus pour scanner leur vie sexuelle. Mais cela reste relativement marginal par rapport aux demandes d’enfermement. Bien plus prosaïquement, les familles nous font parvenir leurs requêtes pour empêcher le pépé alcoolo de dilapider tous ses sou-sous dans le bar à filles du coin. (Ils commenceront à se demander où je veux en venir.)

Mais laissez-moi évoquer LE cas.

 

J’avais depuis plusieurs jours son  dossier sur mon bureau. Je ne savais pas trop qu’en faire. La demande émanait d’une certaine Erzulie Dantor, une infirmière qui voulait faire colloquer un patient qu’elle qualifiait de délirant. L’expert psychiatre que j’ai désigné s’est rendu dans la maison de retraite où séjournait le type en question. Dans son rapport, il a mentionné : personne catatonique, impossible à examiner. J’avoue que je ne comprenais pas cette demande. C’est plutôt calme non, un catatonique et facile à gérer dans un home de petits vieux de mauvais poil ? Un soir pourtant, le docteur Kracow, m’a appelé. Je le sentais inquiet, stressé, lui qui a toujours l’air si détaché. « Venez vite au home Baudouin, notre client a vraiment disjoncté ! » (Marquer une pause, pour instaurer le suspense.)

 

Ce que nous avons découvert était consternant. Le type, un Père Blanc à la retraite, était assis, complètement nu, au milieu du réfectoire. Les yeux hallucinés. Le corps couvert de sang. J’ai pensé meurtre et me suis demandé quel était le but de ma présence sur une scène de crime. Dans ces cas-là, c’est le Parquet qui se charge de colloquer. Devant ma perplexité, la directrice a réagi : « Il n’a massacré qu’une poule. Nous ne voulons pas de scandale, vous pensez, un homme de Dieu dans cette posture. On dirait une sorte de rite païen avec les bougies, les coupes d’alcool… Erzulie qui le connaît mieux que moi, m’a expliqué qu’il a vécu dans les Caraïbes, il s’agit peut-être d’une cérémonie vaudoue. Regardez derrière la colonne, il y a planté un cœur de bœuf avec un poignard. Il l’avait commandé à la cuisine le matin soi-disant ‘pour le chat sauvage’. » (Magie noire, mon auditoire sera captivé).

 

Le type, comme en transe, s’est mis à murmurer dans le vide : « Mawa sauve-moi ! Pitié, je n’ai rien fait ! Je t’ai toujours servi ! J’ai commis une erreur. Une seule. Je l’ai payé toute ma vie ! Mawa, sois compatissant ! Je t’en conjure ! » (Montrer que j’ai étudié le dossier).

 

Mawa est une identité inaccessible dans le panthéon vaudou. Le dieu des dieux en quelque sorte, celui que les Pères Blancs ont associé au Dieu des catholiques pour assimiler les rites animistes. (Commencer à amorcer la chute).

 

Que lui était-il arrivé à ce pauvre diable ? C’est le cas de le dire ! (Sourire dentifrice). Le prêtre a passé presque toute sa vie à Haïti. Il a consacré son existence à glaner des âmes. Pour mieux accéder à leur spiritualité, il a demandé son initiation dans une société secrète vaudoue, Bizange à un Boker, c'est-à-dire un magicien des plus craints. Un de ceux qui disposent d’un téléphone rouge les reliant directement à l’invisible. Sur qui courent des rumeurs de sacrifices humains. Pendant une des cérémonies mystérieuses, il est tombé dans un état second. Il a ‘fauté’. Il a toujours estimé qu’il n’y était pour rien, puisque Erzulie Dantor, la déesse de l’amour passionné aurait pris possession de son corps. Le cœur percé d’un poignard est le symbole de cette divinité.

Le nom vous dit quelque chose ? (Les regarder un à un).

 

Oui, c’est celui de l’infirmière qui a introduit la demande initiale de collocation. Erzulie est la fille du Père Blanc. Erzulie l’a recherché durant toute son existence et l’a retrouvé dans le home Baudouin. Avec son diplôme d’infirmière, elle s’est vite fait engager. Le 11 janvier dernier, elle lui a révélé qui elle était. Un sacré choc. Le lendemain, la terre a tremblé à Haïti. Le prêtre a cru que Mawa voulait le punir. Son cerveau ne l’a pas supporté et a gravement court-circuité. Dingue non ? Le Père Blanc hanté par la Magie noire ?

 

Je suis très fier de mon jeu de mots. Je me congratule mentalement en imaginant le ‘rire poule’ de Virginie. Voilà. On est arrivés. Je quitte ma voiture en vainqueur. J’ouvre la porte de l’Auberge de Boondael. Mais l’ambiance me semble inhabituelle. Pas de gloussements, de hoquets, ou de cascades d’hilarité. Quelqu’un parle dans un grand silence. Arthur. J’accroche mon manteau à la patène et saisis quelques phrases au vol.

 

« … j’y étais avec le groupe d’avocats sans frontières (….) pas de mots pour décrire l’horreur. (…) l’enfer sur terre. (…) Décidément Dieu n’aime pas Haïti (...) Créer un mouvement de solidarité. »

 

Je ne vais pas raconter mon anecdote. Je ne suis pas fait pour blaguer.

 

 

Bruxelles, le 13 février 2010

15:56 Écrit par Hermine Bokhorst dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : haiti magie noire seisme |  Facebook |

25.02.2010

Le radeau de la méduse cubique (paru dans Marginales 274 sur le thème Lynchages à tous les étages)

Il m’a dit : « Je serai aux Postiers entre 14h et 14h15. Vous me reconnaîtrez. Je suis un quinqua anonyme en train de lire Bizniz-Blé. Ne vous faites pas repérer ! »  Je pousse la porte du café situé rue Fossé aux Loups, intriguée. Un petit homme tout vêtu de gris aux cheveux ternes me jette un regard angoissé. Il est installé à côté d’une colonne. Devant lui s’étalent les pages criardes du magazine d’affaires. C’est lui. Mon mystérieux informateur baisse les yeux alors que je m’installe face à lui. Il me souffle :

-         Vous êtes sûre de vouloir faire paraître cet article sous votre nom ?

-         Bien sûr ! J’assume toujours ce que j’écris.

-         Le dossier dont j’ai à vous parler est explosif. Ceux que je vais évoquer ne reculent devant rien. J’ai souhaité vous rencontrer parce que vous avez la réputation d’être une journaliste intègre qui va au bout des choses. Et le quotidien pour lequel vous travaillez n’est pas encore trop touché. Je ne veux raconter cette histoire qu’une seule fois. Après, je disparaîtrai sous une nouvelle identité. En espérant qu’il ne soit pas déjà trop tard.

-         Là, vous m’intriguez vraiment. Votre coup de fil était pour le moins sibyllin…

-         Je le sais. Il faut se méfier de tout le monde. Je ne désire pas être enregistré. Vous prendrez donc des notes à l’ancienne.

 

Je commande un café et range l’appareil dans mon sac. Mon interlocuteur commence enfin son récit.

Jusqu’il y a trois jours, il s’appelait encore Joseph Lynch. Un nom qu’il qualifie de ‘prédestiné’. C’est à cause de lui - grâce à lui ? - qu’il est devenu psychiatre. A force d’entendre des « Lynch, en maths, vous méritez d’être lynché ! » ou « Lynch, encore responsable d’un lynchage dans la cour ? » prononcés par des enseignants qui se croyaient drôles, il a cherché les origines de son patronyme et a buté sur l’anecdote de Charles Lynch, juge de western, très expéditif dans ses sentences. La loi de Lynch.

 

Je me demande où il veut en venir. L’homme a l’air traqué, terrorisé. Il jette des coups d’œil furtifs vers la porte comme s’il s’attendait à voir débarquer le Yeti en personne pour l’enlever vers le plus glacé des cauchemars. Fébrilement, il poursuit, fumant cigarette sur cigarette. Ses mains tressaillent; sa respiration s’accélère; les mots se télescopent à grande vitesse.

 

Ai-je affaire à un paranoïaque ? A un théoricien de GRRRAND COMPLOT ? A un hypocondriaque social ? Que me veut ce bonhomme ? J’ai encore deux articles à écrire aujourd’hui ! J’essaie de focaliser mon attention sur ses propos et note distraitement:

. 12 ans : collection articles presse (lynchage)

. Heinz Leyman : ‘Mobbing’ Oui avec 2 B.

. Christophe Dejours ‘Souffrance en France’

. Marie France Hirigoyen : ‘Le harcèlement moral’ Encore !

. Médecine, psychiatrie.

. 2002 : création clinique du stress

. Jalousie des confrères

 

Tout à coup, une phrase se détache du gazouillis nerveux. Mon esprit se draine instantanément : « Dephine de Vigan décrit très bien le processus dans ‘Les heures souterraines’, un livre goncourisable. » Je venais de le lire et il m’avait frappé par la qualité d’écriture, la justesse de ton et l’excellente description du rétrovirus qu’un collègue pervers glisse dans l’estime de soi. Un bouquin qui, enfin, m’a fait comprendre le thème à la mode conjugué à tous les temps et à tout moment par les délégués syndicaux.

 

Le personnage couleur poussière tourne à présent les pages enluminées de son passé. Le Dr Lynch a fini par asseoir sa réputation de spécialiste des troubles de l’adaptation. Il publiait à tour de bras dans les revues scientifiques. Il accueillait des stagiaires du monde entier à sa clinique du stress, la première du genre en Belgique et unique dans les pays latins. Les auditoires où il enseignait, étaient bondés. Il croulait sous les demandes de thèses. Pourtant, il continuait à animer lui-même les ateliers de gestion du stress pathologique. Beaucoup de patients se disaient victimes de harcèlement moral. Il a dès lors ouvert un centre spécialisé. Le Dr Lynch occupait toute l’aile ouest de l’hôpital. Ses collègues ricanaient : « C’est le lynchage à tous les étages, là-bas ! » Ces chuchotements réprobateurs lui collaient à la peau, s’insinuaient dans la carapace qu’il s’était forgé, un exosquelette d’airain, croyait-il.

 

Le Dr Lynch dérangeait. Il rendait visible la souffrance des salariés, des cadres. Des gens qui, a priori, avaient tout pour réussir, qui fonctionnaient sous le régime de la méritocratie et qui n’avaient rien du pleurnichard égocentré échoué dans un divan trop mou, gobant des jeux télé à longueur de journée. Ses patients s’étaient brûlés de l’intérieur parce qu’ils avaient trop bien fait leur boulot. Leur seule existence dérangeait les autres, acculés à se remettre en question ou à interroger le système avec ses rouages immuables. Burn out. Certificat médical. Leur société a fini par les expulser, comme un organisme vomit un corps étranger.

 

Je bois ses paroles à présent. Il m’était déjà arrivé de me sentir dans cet état de marginalisation. Le psychiatre nous commande un deuxième café, presque timidement. Il se concentre sur la fumée de sa cigarette, il essaie de se rendre invisible. Personne ne nous regarde et pourtant, il tressaille à chaque fois que quelqu’un passe près de la table. Que lui était-il donc arrivé ?

 

-         Je pense qu’un indicateur important pour mesurer le harcèlement reste le degré de paranoïa que ressentent les patients. Il s’agit souvent de personnes qui n’ont jamais ressenti une méfiance systématique à l’égard des autres. 

-         Comment cela ?

-         L’idée est de les faire douter d’eux-mêmes. Par une multiplication de petits actes. Genre le courrier urgent glissé en dessous d’une pile de documents. « Mais enfin je l’ai mis sur ton bureau. Tu ne l’as pas trouvé ? C’est vrai que tu es plutôt du genre désordonné.» La personne concernée va retrouver le papier et commencera à se demander, à la longue, si ce n’est pas elle qui l’a rangée là. Ajoutez à cela le silence ou les soupirs des collègues près de la machine à café. La mauvaise orientation d’appels téléphoniques, des informations qu’on oublie de transmettre, les pneus de la voiture dégonflés… La liste est infinie. Et les actes sont bien difficiles à prouver. Même les personnalités fortes ne survivent pas à cet hallali psychologique. Au mieux, elles quittent leur emploi ; au pire, elles se suicident comme David Van Gessel, ce postier harcelé à mort à Wezembeek.

-         Effectivement. J’ai lu le désarroi de l’héroïne de Delphine de Vigan. Mais ce n’est pas pour me parler de votre travail que vous souhaitiez me voir…

-         En partie. J’ai cru au début de mes thérapies  avec les victimes de harcèlement, qu’il s’agissait d’une problématique liée aux difficultés économiques. Moins d’emplois, moins de mobilité, des restrictions imminentes ou de probables délocalisations sont des situations qui engendrent des violences au travail. J’en référais à l’expérience de Laborit : quand on donne des décharges électriques à un rat enfermé dans une cage et qu’il n’a pas la possibilité de fuir, il se laisse dépérir. Si l’on place deux rats dans la même cage et qu’on les soumet aux mêmes électrochocs, ils se battent ; ce qui n’a aucun effet sur la ‘punition’ mais cela leur permet de catalyser le stress. Ils sont en pleine forme et ne manifestent aucune dépression ou anxiété. Si certains de mes patients avaient vécu ce type d’expérience professionnelle, d’autres présentaient un profil différent.

 

Je commence à ressentir de l’impatience. Le Dr Lynch sait ménager ses effets. Où veut-il en venir ? Il égraine les derniers scandales médiatiques et parle de victimes expiatoires. Il m’annonce qu’il a trouvé un point commun entre certains lynchages par voie de presse et ceux qu’ont subi une partie de ses malades. Zut ! Il y avait quand même un GRRRRAND COMPLOT derrière tout cela ! Je soupire. Il perçoit mon agacement. Il mitraille la suite à haut débit, le visage fermé.

 

-         Je sais ce que vous pensez, mais écoutez tout de même. Je ne répéterai plus jamais cela. Croyez moi ou non, vous verrez. Au fil des récits, j’ai découvert que beaucoup de mes patients ont eu dans leur entourage un cadre qui avait participé à une formation chez Chironex Consult. Vous ne connaissez pas. Normal, personne n’est censé savoir qui ils sont exactement. Ce nom est tombé une fois, deux fois, trois fois lors de séances de groupe. En bon scientifique, j’ai par la suite posé la question à chaque nouvel arrivant. Quelque 43% de mes patients avaient entendu ce mot lors de conversations surprises au travail. J’ai commencé à être intrigué.

-         C’est une appellation assez neutre pourtant. Elle pourrait servir pour un installateur de chauffage ou un fabriquant de pâte à croissants surgelée.

-         Je l’ai ‘googlelée’ et j’ai trouvé la signification (indiquée non vérifiée faute de sources suffisantes sur Wikipédia) : le Chironex est une méduse tueuse à l’aspect cubique qui flotte dans l’Océan indien. En grec, le nom signifie ‘La main qui tue’. Mais de nos jours, plus personne ne prend le temps de vérifier le sens des mots. Tant qu’il n’y pas S.E.X dans le sigle, pas de danger. Mais pour mes malades, l’entendre a initié le début de leur descente aux enfers. Ma curiosité de chercheur avait été piquée. Lors d’un groupe, un policier en burn out qui était aussi surpris que moi, a soudain trouvé une manière de lutter contre sa sensation d’impuissance induite par le stress chronique. Il est sorti de la phase ‘freeze’ pour entrer dans celle du ‘fight’. Excusez mon anglais. Cela veut dire qu’il est passé à l’action en ayant trouvé un combat.

 

Me voilà en plein polar maintenant ! Mais j’avoue que je suis intriguée et surtout désireuse de connaître la fin de l’histoire. J’ai encore deux papiers à écrire. Dr Lynch a l’air en phase de congélation maintenant. Seules ses lèvres bougent ; ses yeux me fixent, vides ; son corps s’est statufié.  Il évoque l’enquête de l’inspecteur qui a réussi à infiltrer la mystérieuse société de consultance. Il m’annonce que Chironex est un groupe qui travaille en réseau et qui possède des ramifications internationales. Comme les mafias modernes ou les cellules terroristes. Je pressens un délire, mais je continue à écouter, comme hypnotisée par cet étrange récit qui m’est fait ‘en exclusivité’.

 

-         Il s’agit d’un club de gens dont la spécialité est d’éliminer les personnes qui dérangent, parce qu’elles ont trop de personnalité, parce qu’elles comprennent trop de choses ou parce qu’elles sont réticentes à fonctionner dans le système. J’ai été consterné quand le policier m’a apporté des documents internes de cette société. Des photocopies de photocopies qui n’ont aucune valeur légale. Y étaient décrites toutes les manières pour décrédibiliser, déstabiliser, et finalement détruire des personnes dérangeantes. Un manuel complet de prédation. Lancer des rumeurs, détruire le couple, ‘informer’ la presse, surveiller, harceler au téléphone, j’en passe et des meilleures. Le pire dans cette histoire, c’est qu’ils se sont basés sur le livre de témoignages de victimes de harcèlement. Je l’avais publié afin d’attirer l’attention des décideurs et du  public sur ce phénomène en recrudescence dans tous les milieux du travail ! Si j’avais su. Il ne me reste plus qu’à disparaître.

-         Votre histoire est interpelante, mais que voulez-vous que j’écrive là-dessus ? Il n’y a aucune preuve. Vous pouvez me remettre ces fameuses photocopies, mais si elles n’ont pas de valeur légale, elles ne peuvent pas non plus constituer une ‘source journalistique’. Cela m’ennuie beaucoup.

-         Je ne vous demande pas d’écrire un papier maintenant. Mais gardez mon histoire en tête, elle servira, vous verrez.

 

Moi qui croyais que je tenais enfin un embryon de scoop, cela me fait une belle jambe. Je râle : impossible d’en parler au chef de service. Il me prendrait pour une demeurée d’avoir écouté ce psychiatre visiblement surmené. Face à moi, le Dr Lynch se racrapote soudain. Je me retourne. Deux hommes en uniforme qui se dirigent résolument vers nous.

« Bernard Labarre ? » beugle le plus grand format. « Mandat d’arrêt ! »

Un clin d’œil, ils menottent ‘Dr Lynch’ et le traînent comme un paquet de linge sale vers la porte. Pas un regard pour moi. Aucune explication. Les autres clients ne réagissent pas. Cela s’est passé très vite. Je termine mon café. Referme mon carnet. Perplexe. C’était quoi ce délire ? Que vient-il se passer ? Ai-je rêvé ? Je regarde ma montre : 16h. Je me sens sonnée. Je range mon carnet et mon stylo. Je prends mon sac. Et me lève. Il faut y aller, j’ai encore du pain sur la planche aujourd’hui. Au moment de repousser la chaise je vois quelque chose par terre.

C’est le magazine Bizniz-Blé. Il a dû glisser lors de la mêlée. Il s’est ouvert sur une double page aux couleurs saturées. Au centre, un morceau de papier. Je me baisse et le déplie lentement. Une écriture serré au porte-plume noir annonce :

« Attention, vous êtes dans le collimateur ! »

A qui s’adresse ce message ?

Soudain, j’ai froid.

 

07:27 Écrit par Hermine Bokhorst dans Général | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : harcelement lynchage paranoia |  Facebook |